Haïti aux Haïtiens, Louis Joseph Janvier



Les premiers sont patelins, gentils, charmants. Ils nous arrivent de tous les coins du globe ou sont renégats d’Haïti. À qui se donne la peine de les entendre, ils promettent monts et merveilles. L’un demande la Gonâve ; l’autre a des vues sur la Tortue ; celui-ci voudrait qu’on lui laissât en toute propriété le sous-sol haïtien ; celui-là rêve de couvrir le pays d’usines à sucre, de chemins de fer, de digues, de canaux, de télégraphes, d’aqueducs, de ponts et de phares.

Tous, pourtant, sont gueux comme des rats d’église.

Dans leurs lettres privées, ou bien encore lorsqu’ils sont entre eux, ils nous appellent un peuple de singes, soutiennent que nous ne sommes capables de rien par nous-mêmes et qu’il faut mettre l’étranger à la tête du pays. Tel pousse l’impertinence jusqu’à offrir ses bons offices pour servir d’intermédiaire à l’effet de placer Haïti sous un protectorat étranger. Ces balivernes, ces mensonges et ces insolences nous font monter le sang à la figure.

Il nous faut prendre nos précautions ; il nous faut ne rien aventurer, ne rien contracter au hasard, à l’aveuglette, dans l’ombre, à la hâte, au galop.

La dure leçon qu’on nous a donnée dans les quatre derniers mois de l’année qui vient de finir doit nous profiter. Ceux qui mangeaient à notre table la veille, ceux-là mêmes qui, étant de notre race, se disaient nos frères et étaient traités comme tels, nous ont insultés et nous ont fait le plus cruellement calomnier à l’étranger.

Ceux-là sont des frères équivoques en qui il faut avoir moins de confiance qu’en personne. Dans nos jours de bonheur, ils se prétendent plus Haïtiens que nous ; ils nous poussent contre les Européens afin que nous donnions tout à eux seuls. Mais, en nos jours de malheur, leur attitude change à notre égard. Trop souvent alors, il se trouve que les Européens et les continentaux se montrent plus nos frères qu’eux.

Je mets à part les étrangers qui ont épousé nos sœurs. Ceux-là sont des demi-frères qu’il faut caresser ; mais, jusqu’au jour où ils se feront naturaliser Haïtiens, raisonnablement et politiquement, nous ne pouvons leur accorder qu’une demi-confiance.

À un moment donné, rien ne les empêchera, les uns et les autres, de réclamer et d’obtenir de leurs gouvernements respectifs une intervention armée en leur faveur. C’est alors que les candides auraient à se repentir de leur candeur. Il serait trop tard.....

📥 Le document est disponible en PDF : 

Télécharger en PDF


Commentaires

Messages les plus consultés de ce blogue

De l’attentisme à l’engagement: Briser le cycle de la déresponsabilisation des jeunes en Haïti.

Que peut la diplomatie haïtienne ?

Entre Vitalité démocratique et cacophonie politique.